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Discours pour la Révolution fiscale - Jean-Luc Mélenchon

03/12/2013 07:00

 

"Ah ! Que vous êtes beaux ! Une nouvelle fois, la marée des drapeaux rouges a déferlé dans Paris ! Paisible ! Tranquille ! Instruite ! Déterminée ! J’ai l’honneur de parler le premier. Je le ferai brièvement pour que soit respecté le temps de parole de ceux qui vont s’exprimer après moi. Voici mes premiers mots :

 

Salut et honneur à ceux qui ont consenti tant de sacrifices, de temps et d’argent pour être ici. Je dis en notre nom à tous une pensée chaleureuse pour tous ceux que le prix des transports ou les difficultés de la vie ont retenu loin de nous mais qui, à cette heure, marchent avec nous. J’adresse un salut spécialement chaleureux aux organisations syndicales de branche, de base territoriale ou d’entreprises en lutte, qui ont coorganisé cette marche avec nous. Et vous tous, chacun d’entre vous, attentifs, engagés, sitôt l’appel lancé vous n’avez pas attendu les consignes : vous avez pris l’initiative. Cet esprit rebelle, cette énergie personnelle autonome et libre est notre principale et plus grande force politique ! Pour aujourd’hui, bien sûr ! Mais pour demain davantage encore, quand viendront vers nous les grands évènements qui sont en train de mûrir dans la profondeur du pays.

 

Cette marche a été construite en trois semaines. Si elle est un succès, c’est parce qu’elle est une respiration de la force populaire ! Il était temps ! Il était temps ! Tant de détresses sociales frappent notre peuple ! Tant d’angoisses du lendemain accablent nos familles ! Le savez-vous, vous autres, les puissants ? Il n’y a jamais eu tant de millionnaires en dollars dans notre pays. C’est même le record d’Europe. Et dans le même temps il n’y a jamais eu tant de pauvres ! Pourtant, voyez quelle indifférence pour ces souffrances, parmi les belles personnes très importantes, qui s’indignent du moindre fait divers populaire ! Quel silence autour des souffrances au travail, du suicide quotidien d’un agriculteur – chaque jour ! -, des deux morts au travail par jour dont aucun n’est jamais évoqué, des 100 000 personnes qui passent leur journée à chercher un abri pour la nuit, des 10 millions de pauvres que l’on condamne à quémander sans cesse la moindre et qu’ensuite on montre du doigt comme des privilégiés !

 

Il a raison ! Il a raison, le poète ! Il a raison, Victor Hugo, quand il dit : « c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches » !  Et c’est le moment où il faudrait entendre de nouveau la musique maléfique du chacun pour soi, du mépris de l’autre, celui qui n’a pas la même couleur de peau, la même région, les mêmes ancêtres ! Notre marche dit avant toute chose ce premier message : dans l’épreuve que vit le pays, nous autres, nous ne perdons pas ni le sens et le message de notre cœur, ni celui de notre intelligence. L’ennemi, ce n’est pas l’immigré, ce n’est pas le fonctionnaire, ce n’est pas le travailleur révolté ! Paris n’est pas l’ennemi des régions de France, la laïcité n’est pas l’ennemi des croyants ! Nous ne nous trompons pas de colère !

 

L’ennemi, il y en a un : c’est la finance française et mondialisée qui profite, sali et saigne sans limite tout ce qu’elle touche ! L’incorruptible Robespierre nous l’a appris : « Les grandes richesses enfantent les excès qui corrompent tout à la fois ceux qui les possèdent et ceux qui les envient » L’ennemi, ce sont les 200 000 émigrés fiscaux en Suisse qui volent 85 milliards par an au Trésor public ! Ce sont les profiteurs des 120 Milliards de dividendes supplémentaires qui, chaque année, prennent le pain quotidien de 4 millions de travailleuses et de travailleurs au Smic ! L’ennemi, c’est celui qui fait flotter sa barque personnelle sur l’océan du malheur des autres !

 

C’est pourquoi notre marche est si bienvenue. Elle prouve qu’en face de la politique gouvernementale et des amis du MEDEF de tout poil et de tout plumage, il y a aussi en France un puissant parti pour le partage et l’égalité des droits, la solidarité écologique, la responsabilité morale humaine. Nous savons que nous venons de réussir le plus nombreux, le plus unitaire, le plus ample rassemblement populaire de la gauche depuis la rentrée. La preuve est faite ! L’opposition de gauche existe ! Elle est une puissance ! Alors, parce qu’elle est puissante, parce que vous avez fourni tous ces efforts, alors elle est un avenir possible pour le pays. Et notre nombre le montre : nous sommes le matin qui va se lever sur l’année 1788.

 

Aux yeux de tous, nous faisons éclater la vérité insupportable : le problème de notre pays, ce n’est pas le cout du travail ; c’est celui du capital ! Jamais, jamais la part de richesse rendue au travail n’a été aussi faible depuis la Libération face à celle prélevée pour le capital !  Jamais l’impôt n’a autant protégé les privilégiés. Oui, loin de corriger ces abus, loin de corriger les inégalités, loin de préparer l’avenir écologique du pays, 100 ans après la création de l’impôt sur le revenu, le système fiscal au contraire protège tous les privilèges, aggrave tous les abus de la finance.  la fin, comme la classe innombrable des paysans de l’époque, à la fin, les classes moyennes et populaires, les salariés et les chômeurs, et la nature, portent tout le poids de l’effort du pays.

 

Le niveau d’imposition des plus hautes tranches de l’impôt contribue moins aujourd’hui à l’effort commun  qu’il y a dix ans ! Si l’on avait maintenu les impôts comme ils étaient en l’an 2 000, il y aurait aujourd’hui cent milliards de plus dans les caisses de l’Etat et il n’y aurait pas de déficit ! Et donc pas de dette supplémentaire cette année. Tout ce qu’il faudra payer a été pris par les uns sur le dos des autres ! C’est le moment qu’a choisi le président François Hollande, en personne, pour aggraver la charge. Il ne reconnaît pas que c’est le coût du capital d’où vient l’étouffement du pays. Il répète, avec le Medef et la Commission européenne, que c’est le coût du travail ! Alors, il a décidé d’offrir, sans contrôle fiscal comme l’a dit Monsieur Moscovici, sans contrepartie sociale, sans garantie écologique d’aucune sorte, vingt milliards d’euros aux actionnaires.

 

Dix milliards seront payés par des coupes dans les dépenses publiques, les services publics dont vous avez tous besoin tous les jours. Trois milliards seront payés par des taxes prétendument écologiques. Mais sept milliards seront prélevés par l’impôt le plus sournois, le plus injuste : la TVA. Et pas seulement celle qui passe de 19,6% à 20% : celle qui est déjà passée de 5,5% à 7% et qui va passer de 7% à 10%. Les choses les plus courantes de la vie de tous les jours : la consommation d’électricité, le ramassage des ordures ménagères, le prix des transports publics, la maison de retraite… toutes ces choses qui font le quotidien, qui sont l’essentiel, vont augmenter brutalement. La consommation va être frappée et l’activité économique va ralentir encore.

 

C’est pourquoi il ne faut pas lâcher prise, mes amis ! Hollande… Oui, c’est le moment de crier, en mesure s’il vous plaît : « Hollande caresse la finance, le peuple répond : résistance ! » « Hollande caresse la finance, le peuple répond : résistance ! » « Hollande caresse le capital, le peuple répond : Révolution fiscale ». Révolution fiscale : il faut que ça rime, les amis ! Le premier Ministre dit qu’il va remettre à plat le système fiscal, comme nous le lui avons demandé. Nous avons décidé de faire comme s’il était sérieux. Donc, nous allons nous méfier car il pourrait bien en profiter pour faire encore des cadeaux à ses amis du MEDEF et s’en prendre encore une fois aux salariés et aux retraités!

 

Mais il faut être positif ! Il faut sans cesse que nous tracions un horizon atteignable par tous. Il faut sortir le pays de l’impasse par le haut, non pas chacun pour soi. Proposons-nous même une réforme fiscale faite pour le peuple. Proposons un principe simple, que tout le monde peut connaître par cœur. Le voici : tout le monde paye et chacun paye progressivement davantage selon ses moyens. C’est simple : tout le monde comprend ! Pour ma part, s’ils m’invitent, je suis prêt à aller exposer cette idée et les moyens de la réaliser devant les commissions des deux Assemblées, devant le chef de l’Etat et le Premier ministre. J’ajoute que nous sommes prêts à l’appliquer nous-même si les urnes le décident. C’est tout un, pour nous, que de changer la Constitution et de révolutionner le système fiscal. C’est sans doute la même chose, et le moment venu il faudra faire l’une et l’autre de ces choses. Pour autant, commençons par le commencement : pas de hausse de la TVA au premier janvier !

 

Le Front de Gauche – il n’est pas le seul, aujourd’hui, à participer au succès de cette marée – le Front de Gauche, en tout cas, unanime, veut faire une proposition. Il s’agit d’une proposition d’action populaire commune contre cette hausse de la TVA. Le Front de Gauche a décidé de proposer à tous les partis et personnalités de l’opposition de gauche ou qui viendraient à se définir comme tels, tous les syndicats de salariés, toutes les associations écologistes et les organisations professionnelles intéressées par le pouvoir d’achat populaire, de se concerter ensemble et organiser une nouvelle action commune contre la hausse de la TVA dans le mois de janvier. Nous proposons que cette rencontre soit faite dans la quinzaine. Si cela se fait, ce sera un nouveau message très fort pour le gouvernement. Et si l’action de masse recommence un dimanche en janvier, l’année prochaine, 1788 sera une bonne année.

 

C’est dans l’action – parlant pour les miens : le Front de Gauche – c’est dans l’action que nous construisons le Front du peuple qui va sauver notre pays. C’est en se parlant et en cherchant des solutions ensemble que nous allons faire naître, par-delà les divisions qui peuvent encore nous séparer, le nouveau Front populaire de notre temps. Sinon, comment en sortir ? Ayons confiance en nous même ! Le pays n’a jamais été aussi riche. Jamais il n’a compté une telle jeunesse ardente et si nombreuse ! Jamais sa population n’a été aussi éduquée et qualifiée. Jamais nous n’avons été aussi nombreux de toute notre Histoire, si mélangés que nous sommes !

 

Rien ! Rien ! Jamais ! Rien ne peut arrêter le savoir et la volonté, le nombre et l’ardeur à vouloir un matin meilleur ! Rien ne peut nous arrêter si nous savons ce que nous voulons, si nous nous unissons, si nous nous rassemblons et si, quoi qu’il arrive, marchons souvent, sous le déni de reconnaissance et sous les outrages qui nous sont si souvent distribués ! Rien ne nous détourne de notre volonté, de notre ardeur, de notre confiance en nous-mêmes ! Le pays se relèvera avec nous ! Avec les travailleurs et pour leur compte !

 

Aujourd’hui c’est un anniversaire. C’est celui du honteux traité de Lisbonne. Le honteux traité de Lisbonne qui a fondé l’Europe et la dictature austéritaire. C’est cette politique qui ordonne dans toute l’Europe de baisser les impôts sur la richesse et d’augmenter la TVA. C’est de ceux-là dont François Hollande dit qu’il veut être le bon élève. Notre mouvement est donc lié aux batailles que mènent tous les peuples d’Europe opprimés par la Commission Barroso. Et dans quelques mois, vous allez pouvoir châtier les puissants avec vos bulletins de vote ! Laissez les autres rester dormir à la maison ! Et vous vous irez, pour leur administrer la raclée qu’ils méritent !

 

J’achève. Que nous étions beaux sur le soleil qu’on voyait sur le côté, tandis que les drapeaux rouges déferlaient sur les grands boulevards. Ils avaient détourné notre parcours demandé pour nous faire passer par les avenues les plus larges, se disant : « ils auront l’air si chétifs ». Et bien, la démonstration s’est retournée en son contraire : cette force qui est là, cette opposition de gauche, quelle bonne nouvelle ! Et dans tous les pays d’Europe, ça se saura ! Il me suffit de consulter le nombre des interviews qu’on me demande pour les radios et les télévisions des autres capitales européennes.

 

En France, ce n’est pas une foule désordonnée : elle marche avec des objectifs politiques ! En marchant, encore une fois je donne la parole au poète. Puisse l’Histoire prouver qu’il avait raison. Victor Hugo nous regarde, et il nous redit : « Ce que Paris conseille l’Europe le médite. Ce que Paris commence l’Europe le continue ! » Vive la République ! Vive la France !

 

Jean-Luc Mélenchon, le 01 décembre 2013 à Bercy

 

 

Texte et photo : http://www.jean-luc-melenchon.fr/