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Discours sur la culture - Federico Garcia Lorca

10/06/2012 07:00

 

Discours de Federico Garcia Lorca à la population de Fuentes Vaqueros (Grenade), en septembre 1931 :

 

"Quand quelqu'un va au théatre, à un concert ou à une fête quelle qu'elle soit, si le spectacle lui plaît il évoque tout de suite ses proches absents et s'en désolé : "Comme cela plairait à ma soeur, à mon père !" pensera-t-il et il ne profitera dès lors du scpectacle qu'avec une légère mélancolie. C'est cette mélancolie que je ressens, non pour les membres de ma famille, ce qui serait mesquin, mais pour tous les êtres qui, par manque de moyens et à cause de leur propre malheur ne profite pas du suprême bien qu'est la beauté, la beauté qui est vie, bonté, sérénité et passion.

 

C'est pour cela que je n'ai jamais de livres. A peine en ai-je acheté un, que je l'offre. J'en ai donné une infinité. Et c'est pour cela que c'est un honneur pour moi d'être ici, heureux d'inaugurer cette bibliothèque du peuple, la première sûrement de toute la province de Grenade.

 

L'homme ne vit pas que de pain. Moi si j'avais faim et me trouvais démuni dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livre. Et depuis ce lieu où nous sommes, j'attaque violemment ceux qui ne parlent que revendications économiques sans jamais parler de revendications culturelles : ce sont celles-ci que les peuples réclament à grands cris. Que tous les hommes mangent est une bonne chose, mais il faut que tous les hommes accèdent au savoir, qu'ils profitent de tous les fruits de l'esprit humain car le contraire reviendrait à les transformer en machines au service de l'état, à les transformer en esclaves d'une terrible organisation de la société.

 

J'ai beaucoup plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et ne le peux pas que pour un homme qui a faim. Parce qu'un homme qui a faim peut calmer facilement sa faim avec un morceau de pain ou des fruits. Mais un homme qui a soif d'apprendre et n'en a pas les moyens souffre d'une terrible agonie parce que c'est de livres, de livres, de beaucoup de livres dont il a besoin, et où sont ces livres ?

 

Des livres ! Des livres ! Voilà un mot magique qui équivaut à clamer : "Amour, amour", et que devraient demander les peuples tout comme ils demandent du pain ou désirent la pluie pour leurs semis. - Quand le célèbre écrivain russe Fédor Dostoïevski - père de la révolution russe bien d'avantage que Lénine - était prisonnier en Sibérie, retranché du monde,  entre quatre murs, cerné par les plaines désolées, enneigées, il demandait secours par courrier à sa famille éloignée, ne disant que : "Envoyez-moi des livres, des livres, beaucoup de livres pour que mon âme ne meure pas !". Il avait froid ; ne demandait pas le feu, il avait une terrible soif, ne demandait pas d'eau, il demandait des livres, c'est à dire des horizons, c'est à dire des marches pour gravir la cime de l'esprit et du coeur. Parce que l'agonie physique, - biologique, naturelle d'un corps, à cause de la faim, de la soif ou du froid, dure peu, très peu, mais l'agonie de l'âme insatisfaite dure toute la vie.

 

Le grand Menéndez Pidal - l'un des véritables plus grands sages d'Europe - , l'a déjà dit : "La devise de la République doit être la culture". La culture, parce que ce n'est qu'à travers elle que peuvent se résoudre les problèmes auxquels se confrontent aujourd'hui le peuple plein de foi mais privé de lumière. N'oubliez pas que l'origine de tout est la lumière."

 

 

Photo en début d'article : Federico Garcia Lorca